En 1995, Peter Neuenschwander a acheté une plantation de teck de 2,5 hectares dans le village de Drabo Gbo, dans la commune d’Abomey-Calavi, au Bénin. Le chercheur, en poste en ce moment à l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA), a acquis par la suite des terres agricoles, dont le domaine dénommé Orojamè, à la demande des adeptes Oro de Fanto. Ces derniers avaient perdu la propriété de leur forêt à la Cour de justice, face à l’autre moitié de leur famille convertie au christianisme.
Aujourd’hui, son lopin de terre dénommée le « Sanctuaire des Singes », s’étend sur 14 ha et comprend un grand terrain adjacent au village, 2,5 ha de forêt à l’écart de Drabo Gbo, ainsi que deux forêts sacrées abritant de vieux arbres, à savoir l’Orojamè, la forêt sacrée de la secte Oro, et la forêt sacrée de Dodja, des Zangbéto.
Cette forêt, totalement reconstituée à partir de jachères, est le fruit de 28 ans de travail acharné, sous la menace de l’urbanisation et du changement climatique.
En effet, pour y parvenir, il a fallu, l’implication des adeptes des cultes vodou de la localité. Trois différents cultes vodou, auxquelles adhèrent la plupart des hommes, y compris l’initiateur, Peter Neuenschwander, initié, ont joué un important rôle. Il s’agit des Zangbéto, les Oro et les revenants ou Egungun.
La gestion de la forêt a consisté en l’irrigation manuelle et au paillage des jeunes plants pendant les périodes sèches, ainsi qu’en l’élimination des plantes grimpantes étrangleuses.
D’où le choix de l’initiateur, Peter Neuenschwander, de vivre dans la forêt et d’apporter son soutien à la population locale, majoritairement pauvre, et à sa culture vodou.

Lors d’un entretien, à sa résidence dans la forêt, suivi de la visite du « Sanctuaire des Singes », il justifie son initiative de reconstituer la forêt de Drabo Gbo en ces termes : « Il faut protéger les plantes et les animaux quand ils sont encore là, pas après ».
Entomologiste à l’IITA au Bénin, travaillant dans la lutte biologique pour contrecarrer les pestes et les ravageurs des plantes flottantes sur les lagunes. Si sa vocation première semble éloignée de son action de conservation, « il y a quand même un lien, la biodiversité étant responsable de la durabilité de l’écosystème, de l’agriculture », dit-il.
L’Orojamè, tout comme la forêt sacrée de Dodja, a été cédée aux sectes vodou concernées pour un usage cérémoniel. « On est arrivé à la conclusion selon laquelle le vodou ne protège pas bien les forêts. Mais, quand même, une resacralisation est bienvenue », dit Neuenschwander, en analysant son initiative et celles de la conservation de forêts au sud du Bénin par des ONG. « S’il y avait une bonne organisation au niveau des cultes vodou, cela pourrait être bénéfique pour la conservation », ajoute-t-il.
Neuenschwander relève qu’en raison du décès du prêtre vodou régional, le vodounon, et de la mauvaise santé du zan-gan, chef du culte Zangbéto à Drabo, les célébrations vodou ont nettement diminué ces trois dernières années. De plus, l’influence croissante des chrétiens évangéliques, qui discréditent les anciens-vodou, rend la protection du sanctuaire encore plus difficile.

De la préservation de la biodiversité
« Les forêts sacrées abritent environ 2/3 des plantes menacées inscrites sur la liste rouge de l’UICN. Jusqu’à un passé récent, ces forêts sacrées ont démontré leur capacité à préserver la biodiversité et continuent de jouer plusieurs fonctions pour les communautés riveraines. Ceci a amené le gouvernement béninois à inclure les forêts sacrées ou communautaires dans le système national des aires protégées. Il est crucial aujourd’hui de renforcer le pouvoir du sacré dans ces forêts et surtout de doter ces forêts d’organes et d’outils de gestion fonctionnels, afin d’assurer la pérennité de leur gestion », dit Mariano Houngbédji, Ingénieur forestier, spécialisé dans la gestion de la faune et des parcours naturels.
Ce dernier, Directeur technique à l’Organisation pour le Développement durable et la biodiversité (ODDB ONG), souligne qu’« il urge également que chaque village à l’échelle du Bénin puisse dédier environ 5 à 10 % de son territoire pour abriter des plantations d’arbres à croissance rapide, de quoi satisfaire la demande croissante en bois énergie, afin de réduire les pressions sur les formations forestières naturelles ».
Selon Neuenschwander, la forêt humide au Bénin est très limitée et couvre seulement 2 % de son territoire, mais englobe beaucoup d’organismes et de plantes. En termes de biodiversité, des espèces rares peuvent s’y trouver, dit-il. Il témoigne que cela s’est vite montré après son achat de la forêt sacrée d’Orodjamé, avec la découverte de Pottos (Perodicticus potto).
« C’est une forêt de moins d’un hectare dans un environnement agricole ou le Potto ne peut pas vivre, et il a survécu. Des enfants ont ramené un jeune Potto qui a essayé d’atteindre la forêt, à 200 mètres environ. Aujourd’hui, il y a des Pottos et de petits singes nocturnes qu’on peut observer la nuit », dit-il.
Le « Sanctuaire des singes » est sous la menace de l’urbanisation. Dans une étude publiée en avril 2025, dans la revue Tropical Conservation Science, les auteurs dont Neuenschwander, relèvent que chaque année, plusieurs arbres, pour la plupart communs, sont vandalisés. Les voleurs sont punis par les anciens vodou ou la sécurité de l’IITA. Un seul cas de tentative de vol de terres a été poursuivi par le tribunal. La forêt sert d’exemple pour une meilleure gestion des forêts sacrées dans la plaine inondable voisine du fleuve Ouémé, classée au patrimoine mondial de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). Cependant, les dégâts croissants causés par les tempêtes menacent sa survie.

La menace du changement climatique
L’étude sur le « Sanctuaire des Singes » de Drabo Gbo, a essayé de documenter les changements de succession et la composition des espèces présentes dans ce sanctuaire pour la flore menacée, de décrire l’environnement humain et les conditions nécessaires à l’acceptation de la forêt par les populations locales, et donc sa protection, ainsi que ses dangers et ses avantages. Elle a aussi permis de décrire les défis posés par la croissance démographique et l’urbanisation qui en résulte, ainsi que les effets du changement climatique.
L’introduction, la survie et la disparition des plantes ont été suivies et documentées en continu pendant 6 à 8 mois par an de 1996 à 2024.
Pour évaluer l’impact potentiel du changement climatique à Drabo Gbo, la pluviométrie a été mesurée et l’influence des orages quantifiée. Il est noté que l’irrégularité des pluies n’a pas influencé la constance des précipitations annuelles globales. Les chercheurs ont indiqué que de grands arbres ont été touchés par des tempêtes au cours des six dernières années. De 2019 à 2023, 15 arbres ont été touchés, 40 % renversés et 60 % cassés.
« La première fois qu’on avait des tourbillons, c’était l’année passée. Dans les nouvelles, l’année d’avant, il a été rapporté des tourbillons qui ont détruit tout un village un peu plus au nord. En mars dernier, il y avait un tourbillon qui a cassé tous les Albizia et c’était un travail énorme de les enlever. Maintenant, je pense que le changement climatique nous a rattrapés. Si cela continue comme cela, j’ai peur de ne pas pouvoir maintenir la forêt. Au fur et à mesure qu’on remplace les Albizia, les autres arbres sont beaucoup plus forts ; ils ne suivent pas, et cela prend du temps », dit Neuenschwander.

Des prouesses qui méritent d’être poursuivies
À l’instar d’autres villes africaines, Abomey-Calavi et Cotonou, les deux plus grandes villes du Bénin, s’étendent et commencent à engloutir le « Sanctuaire ». Cette surpopulation et l’attitude de nombreux nouveaux arrivants, en quête d’aménagements urbains, posent de nouveaux défis. « Les gens d’ici ne voient pas l’importance d’une forêt. Ils aspirent à l’urbanisation avec l’érection d’ouvrages sociocommunautaires qui leur inspirent le développement, comme un hôpital et autres », dit Louis Hounguè, un habitant de Drabo.
La forêt, dont la propriété a été cédée à IITA par Neuenschwander, abrite 590 espèces végétales ; 64 autres, principalement d’origine plus sèche, ont disparu au cours de l’étude. Au total, 257 espèces ont été introduites, 58 sont menacées, selon les critères de l’UICN, dont douze en danger critique d’extinction. La plupart des espèces (56,6 %) ne comptent que moins de quatre individus.
Parmi les arbres communs, environ 1 % disparaissait chaque année, tandis que les herbes communes et les plantes ligneuses d’origine panafricaine ou pantropicale, qui prospèrent à proximité de la forêt, disparaissaient de la forêt dense.
Cette forêt abrite également cinq espèces de primates, quatre espèces de martres, une antilope, 80 espèces d’oiseaux, dix espèces de serpents, deux caméléons et de nombreux insectes, qui constituent une forêt vivante.
Contrairement aux forêts sacrées, le « Sanctuaire des singes » est ouvert au public. L’écotourisme s’y effectue et la plupart des visiteurs sont très attirés par les promenades en forêt et le contact avec les guenons à ventre roux.
Cependant, les données économiques montrent, que les affirmations de l’écotourisme concernant l’amélioration générale de la vie des villages sont surestimées, compte tenu de la situation à Drabo, selon l’étude.
Depuis 2013, les dégâts causés aux cultures de maïs et aux arbres fruitiers par des singes constituent une autre plainte annuelle. Ces pertes sont indemnisées. De plus, les voisins se plaignent des branches surplombantes, qui sont ensuite coupées pour protéger les maisons voisines.
Première forêt reconstituée au Bénin, les auteurs de l’étude ont relevé les avancées notables effectuées au cours de ces années pour reconstituer le « Sanctuaire des singes ». Toutefois, ils soulignent la nécessité de maintenir le cap.

Approches de restauration des forêts face à la pression de l’urbanisation
« La restauration de la forêt de Drabo Gbo est un exemple remarquable d’innovation locale. Elle montre que l’implication des communautés, la valorisation des savoirs traditionnels (y compris les pratiques indigènes) et une volonté des individus peuvent produire des résultats durables. Cette approche est inclusive et culturellement enracinée, ce qui la rend particulièrement pertinente dans notre contexte. Elle peut inspirer d’autres initiatives, à condition d’être adaptée aux réalités de chaque territoire », dit Rodrigue Idohou, Enseignant-chercheur à l’université nationale d’Agriculture du Bénin, dans un courriel à Mongabay.
« Face aux défis climatiques et environnementaux, la science, la tradition et l’action communautaire doivent marcher ensemble. Protéger et restaurer notre biodiversité, ce n’est pas seulement préserver notre patrimoine naturel, c’est aussi assurer notre souveraineté écologique, alimentaire et culturelle. Le temps n’est plus à la sensibilisation seule, mais à la co-construction coordonnée et durable », ajoute-t-il.
« Les communes devraient être responsabilisées pour la préservation des forêts sacrées, qui sont présentes sur leurs territoires, en collaboration avec les ONG, qui ont déjà mis en place les organes et les outils pour leur gestion durable et la Direction générale des Eaux Forêts et Chasse qui, à travers les sections communales, devraient assurer l’application effective des lois encadrant l’usage des ressources dans ces espaces de conservation », préconise Houngbédji, face à la pression de l’urbanisation, la poussée démographique et les besoins économiques.
« Les forêts sacrées, leur biodiversité et les services écosystémiques, qu’elles rendent, peuvent être considérées comme « la poule aux œufs d’or », que les communes peuvent exploiter pour mobiliser les ressources financières, afin de résoudre les problèmes de développement des terroirs villageois. Ces projets de développement, associés à un tourisme responsable, pourraient résoudre définitivement les problèmes d’emploi des jeunes et de sécurité alimentaire dans les villages riverains à ces aires protégées communautaires », ajoute-t-il.
« La question qui se pose, c’est comment rendre ces forêts durables. L’une des choses qu’il faut avoir, c’est le titre foncier. Je vois des forêts communales, c’est bon ; mais cela doit appartenir à quelqu’un avec un titre foncier », dit Neuenschwander.
Il fait un clin d’œil à la gestion de la forêt de Ahozon dans l’Ouémé, où, une fois par an, il est permis la chasse d’un Sitatounga, et aux femmes d’y aller chercher du bois, un modèle auquel il regrette de ne pas être encore parvenu en raison de la conception de la communauté à Drabo Gbo.
Toutefois, les plantes médicinales y sont exploitées, uniquement sous la surveillance de gardes pour éviter qu’elles soient déracinées. « Maintenant, je me bats pour demander à l’IITA de prendre le relais. Le modèle, c’est actuellement la forêt de la Lama ; il y a une ceinture qui amène de l’argent pour protéger le noyau central », dit Neuenschwander face à son imminent départ du Bénin, pour ne revenir que pour ses vacances ou pour des projets.
Le défi, dit-il, est le suivi presqu’au quotidien : enlever les arbres qui sont tombés, libérer ceux qui vont bien pousser et les remettre en forme ; élaguer les arbres qui sont à la lisière et qui risquent de tomber dans les maisons, maintenir les petits chemins dans la forêt, autrement ils sont fermés presque immédiatement.
« Le maintien de Drabo Gbo constitue également le défi de préservation des rares zones de nature dans des terroirs en urbanisation rapide et de la gestion des conflits homme-faune. Le « Sanctuaire des Singes » de Drabo Gbo est la preuve palpable que s’il y a la volonté, nos forêts peuvent être préservées, restaurées ou encore reconstituées », dit Houngbédji.
Source : mongabay